Entre rejet et idolâtrie, l’action du Président est diversement appréciée.
Le style Sarkozy et le nouveau ton de la politique étrangère française irritent, inquiète, mais aussi parfois séduit comme aux Etats-Unis. Petit tour du monde de la
sarkolatrie et de la sarkophobie.
Aux Etats-Unis, «La France apprend à dire oui»
Les éditorialistes d’outre-Atlantique soulignent volontiers que leurs homologues français le surnomment souvent «Sarkozy l’Américain» depuis ses vacances dans le New
Hampshire l’été dernier. «C’est un peu comme si George W. Bush laissait tomber le Texas pour passer trois semaines à Saint-Jean-Cap-Ferrat», relevait récemment le New York
Times.
La Maison Blanche se frotte encore les yeux à voir que Paris se porte aujourd’hui volontaire pour prêter son autorité morale à une administration Bush discréditée.
«Il y a beaucoup, beaucoup de choses que la France et les Etats-Unis vont pouvoir faire ensemble», s’enthousiasmait vendredi la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice après sa rencontre avec
le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner. Sur presque tous les contentieux passés les deux capitales sont à l’unisson. «La France apprend à dire oui», se réjouit dans
Newsweek l’expert en politique étrangère de l’Institut Brookings Philip Gordon, qui a traduit en anglais le livre de Sarkozy Témoignage.
L’ouvrage est devenu une sorte de vade-mecum des candidats républicains aux présidentielles de novembre 2008. «Ils sont presque gagas de Sarkozy», note le
journaliste Calvin Woodward. Rudolph Giuliani qui a rencontré Sarkozy à plusieurs reprises depuis 2002, va désormais jusqu’à l’ériger en saint patron de la politique américaine. Pour gagner,
a-t-il dit sur la chaîne CNBC, il n’y a que trois modèles : «John F. Kennedy, Ronald Reagan ou Nicolas Sarkozy…» Les candidats démocrates à la présidentielle sont plus circonspects.
Barack Obama, seul à l’avoir rencontré, l’an dernier, partagerait sa volonté d’agir pour mettre fin au génocide au Darfour.
En Allemagne, Le «nouveau Napoléon» irrite
«Le vantard !», ricane le très sérieux hebdomadaire Die Zeit , dans un article au titre évocateur. L’activisme frénétique du président
français irrite outre-Rhin. Le rapprochement avec les positions de Washington sur le nucléaire iranien est perçu comme un coup bas à Berlin, alors que les Allemands étaient jusque-là fiers
d’avoir convaincu la Chine et la Russie de se joindre aux négociations menées par la Troïka Allemagne - France - Royaume-Uni. La presse allemande n’aime vraiment pas le «nouveau
Napoléon» , (surnom donné à Nicolas Sarkozy au lendemain de son élection par l’hebdomadaire Stern ).
Die Zeit compare la politique sarkozienne à «un ouragan» , avec trois priorités : «soigner l’identité nationale des Français, attaquer le
consensus financier en Europe et réclamer un rôle directeur à la France dans tous les conflits mondiaux… Il demande aux Européens de se réveiller ? Les Allemands sont totalement réveillés depuis
longtemps. L’image que les Allemands ont de Sarkozy balance entre fascination, surprise et irritation grandissante…» Et d’égrener la liste des griefs accumulés à Berlin en quatre mois :
infirmières bulgares, critiques contre la fermeture des centrales nucléaires allemandes, attaques contre l’indépendance BCE…
La chancellerie pourtant semble rester de marbre même si Angela Merkel passée sans transition du baisemain chiraquien aux bises claquantes de Sarkozy, aurait encore
du mal à s’habituer au nouveau locataire de l’Elysée. Mais Berlin est persuadé qu’à terme, la stratégie discrète et retenue adoptée par la Chancelière sur la scène internationale est plus payante
que le style agressif d’un Schröder. Ou d’un Sarkozy.
«Ce qui est rassurant, estime le chercheur Martin Koopmann, c’est que les sujets de division entre la France et l’Allemagne n’ont pas vraiment
changé avec l’arrivée de Sarkozy au pouvoir. Il s’agit toujours essentiellement de la politique industrielle, de l’indépendance de la BCE…» Experts et diplomates sont dans l’ensemble d’avis
que les tensions entre Paris et Berlin portent plus sur la forme que sur le fond. Quant aux appels du pied de Paris vers Washington, ils sont comparés à Berlin à l’offensive de charme - de courte
durée - déployée par Schröder à son arrivée au pouvoir en direction de Tony Blair.
En Italie, Un allié et un exemple
Silvio Berlusconi revendique une vieille amitié avec Nicolas Sarkozy qui, selon lui, l’aurait pris comme modèle politique. Le président d’Alliance nationale,
Gianfranco Fini, a pour sa part préfacé à la fin de l’année dernière la version italienne de Témoignage. Pour la droite italienne qui n’a jamais beaucoup aimé Jacques Chirac, le nouveau
chef de l’Etat français est depuis longtemps un allié et un exemple. Mais une bonne partie de la majorité de gauche, en panne d’idées et embourbée dans la partitocratie, regarde aussi avec des
yeux de Chimène le président français, sa volonté et sa capacité d’agir.
Avant le 22 mai, quelques parlementaires de gauche avaient déjà choisi le patron de l’UMP contre Ségolène Royal. Le futur leader de la gauche Walter Veltroni loue
ainsi l’ouverture du président français. «Ils sont tous fous de Sarkozy», s’inquiétait fin août le quotidien communiste Il Manifesto. «L’Italie, pays faible cherche son
Sarkozy», a résumé le politologue Ilvo Diamanti notant que dans un récent sondage «84% des Italiens souhaitent un homme fort pour guider le pays» .
En Suède, «Un acteur de one-man show»
Le président français ne laisse pas les Suédois insensibles. Mais « les opinions sont ambivalentes dans un pays qui ne comprend pas toujours la politique
française», note Marie Demker, professeur de sciences politiques à l’Université de Göteborg. Éditorialistes et politiciens ont voulu voir dans l’élection de Nicolas Sarkozy un signe
d’espoir, notamment pour l’avenir de l’UE. Jacques Chirac faisait enfin ses valises ! Depuis, ils ont déchanté. Les prouesses du président français sur la scène européenne n’impressionnent guère.
Au contraire.
Sa présence à la réunion de l’Eurogroupe début juillet, son refus de réduire le déficit budgétaire français avant 2012 et ses attaques contre la Banque centrale
européenne agacent. Le correspondant du quotidien Svenska Dagbladet à Bruxelles, Rolf Gustavsson, estime le 8 juillet que «Sarkozy ne veut pas seulement conduire la France à
contre-courant mais toute l’Europe». La libération des infirmières bulgares en Libye confirme les inquiétudes des Suédois. A cette occasion, l’éditorialiste Mats Viklund a fustigé «le
cynisme traditionnel» de la politique étrangère française.
Le style aussi intrigue. Rolf Gustavsson compare le président à «un petit garçon agité qui adore s’amuser avec des allumettes et joue en même temps au pyromane
et au pompier» . Marianne Ekhdal voit plutôt «un acteur de one-man show monté sur batteries éternelles» . Le journaliste et écrivain Herman Lindqvist, auteur d’un ouvrage sur Napoléon, note
de multiples ressemblances entre les deux hommes, dont une conviction partagée d’être «le sauveur la mère-patrie» . Rolf Gustavsson va jusqu’à recenser les similarités entre la façon de
gouverner de Sarkozy et Poutine.
En Russie, «Le même complexe que Poutine»
Contrairement à ses prédécesseurs, le président français Nicolas Sarkozy reste une figure politique relativement inconnue en Russie. Jacques Chirac, François
Mitterrand, sans parler de De Gaulle étaient considérés comme des amis de la Russie et avant, de l’union soviétique, garants d’une certaine idée de l’indépendance de l’Europe et de la France dont
on ne fait pas crédit au nouvel élu. T outefois personne ne pense sérieusement ici que Sarkozy infléchira réellement des liens privilégiés de longue date entre la France et la Russie.
Les Russes s’intéressent peu à la politique étrangère et donc à un chef d’Etat européen. Pour marquer ce dédain, le politologue et conseiller de Poutine Gleb
Pavlovski a même, à propos de Sarkozy, déclaré dans une de ses émissions politiques sur la chaîne NTV : «C’est un jouisseur, un coureur de jupons !» Pourtant, depuis la rencontre des
deux chefs d’Etat lors du sommet du G8 en Allemagne, la presse a souligné ce qu’elle a interprété comme un rapprochement entre les deux hommes. Pavel Aptekar du quotidien Vedomosti pense
même que, dans l’inconscient collectif russe, Sarkozy est une personnalité du même type que Poutine. «Ils ont en commun leur petite taille, une sorte de complexe napoléonien, un discours
parfois populiste et représentent une rupture avec le système politique qui les a précédé.»
A plusieurs reprises, la presse a fait remarquer que tous deux avaient noué des liens étroits avec les milieux d’affaires de leurs pays, surtout pour justifier la
relation que Poutine entretient avec les oligarques russes. Enfin, les Izvestia ont fait un autre parallèle entre les deux présidents : le quotidien, qui appartient au monopole d’Etat
Gazprom, n’a pas hésité à publier en une les deux photos de Sarkozy torse nu aux Etats unis, avec et sans retouche. Une façon de s’extasier indirectement sur l’authenticité des pectoraux du
président russe.
Au Proche-Orient, Un atlantisme qui inquiète
Nucléaire iranien, renforcement du rôle français en Irak, laborieuses négociations libanaises, rejet d’un «Hamastan à Gaza…» Les premiers pas de Nicolas
Sarkozy sur le champ de mines proche-oriental ne cessent d’inquiéter le monde arabe. «Les Arabes ont peur que ce courant néoconservateur gagne l’Europe. Or celui qui représente le plus ce
courant actuellement, c’est Nicolas Sarkozy», explique Nabil Choubachy, rédacteur en chef à la télévision publique égyptienne Nile TV, pour qui le changement de cap de la diplomatie
française est déjà suffisamment perceptible pour y consacrer une émission «Bernard Kouchner a-t-il vraiment gaffé en parlant d’une guerre avec l’Iran ?» A travers le monde arabe, la bourde
iranienne de Bernard Kouchner eu l’effet d’un petit séisme. «Comme il est trop tard pour faire quelque chose en Irak, on peut demander si le rapprochement franco-américain ne va pas se faire
sur le dos de l’Iran», conclut Nabil Choubachy. Sarkozy est une source d’anxiété pour le monde arabe qui voit en lui un nouveau Tony Blair et craint que la France n’abandonne ses
traditionnelles positions au Proche-Orient. De son discours le mois dernier aux ambassadeurs français, les éditorialistes et les politologues ont surtout retenu que le président français avait
souligné avoir «la réputation d’être un ami d’Israël et c’est vrai.» Ses déclarations «d’amitié et de respect» envers les peuples arabes ont été occultées par son intention de
«prévenir une confrontation entre l’islam et l’Occident». Une phrase perçue comme une volonté délibérée de stigmatiser le monde musulman.
Par Philippe Grangereau (à Washington), Nathalie Versieux (à Berlin), éric Jozsef (à Rome), Anne-Françoise Hivert (à Göteborg), Jean-François Guelain (à
Moscou) et Glaude Guibal (au Caire).
LIBERATION : lundi 24 septembre 2007