Par Maurice Szafran, directeur de Marianne.
Laurent Joffrin, PDG de Libération, dans son journal : « On dira beaucoup de choses, mais on devra en reconnaître une : le candidat de la
droite a produit une performance impressionnante ». Exact. Mais dans cet éditorial important, Joffrin conteste radicalement l'analyse idéologique que Marianne, notamment, fait de
Nicolas Sarkozy. Ce n'est évidemment pas un hasard s'il réfute le « césarisme » du président de l'UMP. C'est en effet le sens de la couverture de Marianne cette semaine.
Joffrin, donc, se démarque. Mais de quoi, précisément ?
L'intelligentsia de gauche – et le patron de Libération compte parmi les figures influentes de cet univers – déteste … Ségolène Royal, ce qui, d'ailleurs, n'est pas forcément le cas de
Joffrin. Elle la déteste de façon maladive, névrotique. Une sotte. Une usurpatrice. Une étrangère. Une provinciale qui n'a pas cherché à pénétrer leur univers. Elle n'a pas de programme, pas
d'idées, pas de projet. Rien. Royal et le néant. Quel crève-cœur d'être contraint de voter en sa faveur. Difficile, sinon impossible, de quitter « sa » famille, la gauche. Seul Alain Minc n'a pas
hésité à franchir le pas : DSK, oui ; Royal, non ; ce sera donc Sarkozy.
Ah, Sarkozy… Dès lors qu'elle doit aborder son cas, l'intelligentsia de gauche est gênée, tourmentée. Kärcher et racaille, les deux mots l'ont troublée. Pourtant, le ministre de l'Intérieur
continue d'exercer un attrait non négligeable sur cette bourgeoisie d'influence. Elle l'estime « compétent », l'inverse de Ségolène Royal. Elle l'estime « mûr pour le job », le contraire de
Ségolène Royal. Et puis, aussi paradoxal cela puisse-t-il apparaître, Nicolas Sarkozy connaît bien, très bien, les réseaux de la gauche bourgeoise.
Il n'a certes pas les mêmes goûts culturels et artistiques qu'elle, Didier Barbelivien plutôt que Bénabar. Sarkozy ne diserte pas sur Les Bienveillantes, le roman de Littel. Mais cela
fait des années déjà qu'il cherche à séduire l'intelligentsia de gauche. Il la reçoit, il l'écoute, il prend note de ses recommandations, il la caresse dans le sens du poil. Voilà notamment
pourquoi Nicolas Sarkozy a cité Jaurès, Blum, Mandel, Zola et Guy Moquet. Son auditoire droitier était sidéré de ce salut à la gauche. Mas il ne lui était pas destiné. Il visait Joffrin et les
siens. Opération réussie.
Parce qu'au-delà du coup de chapeau lancé dans Libération – et qui ne manque pas d'allure – Joffrin ne dit par exemple rien du programme économique et social de Nicolas Sarkozy. Que
pense-t-il par exemple de la suppression des droits de succession ? Les lecteurs de Libération en particulier et les électeurs de gauche en général aimeraient bien le
savoir.
Maurice Szafran