Au-delà des raccourcis et des interprétations qui ont pu être faits des idées et propositions de Ségolène Royal, rien ne vaut une lecture du texte même de l'interview qu'elle a donné au Monde le 23 juin 2006 et que vous retrouverez ci-dessous.
A son arrivée au pouvoir, le gouvernement socialiste espagnol a régularisé les sans-papiers puis il s'est trouvé confronté à un afflux d'émigrants subsahariens. Quelles solutions novatrices préconisez-vous ? Les régularisations massives en Espagne et en Italie, héritage des années Aznar et Berlusconi, résultent d'abord de l'absence de mécanisme efficace de gestion en continu de l'immigration. Plutôt que de durcir brutalement le droit de vivre en famille (qui concerne 25.000 personnes par an) ou de détruire le dispositif de régularisation au bout de dix ans de séjour en France (3.000 personnes par an), comme le fait la droite, je crois qu'il faut, comme dans d'autres domaines, un ordre juste qui allie fermeté, efficacité et humanité. Il faut surtout, pour l'immigration de travail, instaurer un droit moderne à l'aller et au retour. Aujourd'hui, beaucoup d'immigrants, qu'ils soient qualifiés, chercheurs, universitaires, cadres ou saisonniers, sont d'autant plus tentés de rester qu'ils craignent de ne pas pouvoir revenir faute d'un visa permanent ou pluriannuel. En Europe, la France attire pourtant la plus faible proportion d'étrangers ayant une formation supérieure. Pour les travailleurs qualifiés, la France était dotée de moyens réglementaires assez efficaces, avec une première circulaire de 1998 sur les informaticiens, puis une seconde en 2002 qui prévoyait l'accueil d'étudiants étrangers ayant achevé leur cursus et de salariés dont l'embauche s'inscrivait dans le cadre d'un projet de codéveloppement. La droite a abrogé le premier texte et négligé le second. Aujourd'hui, les entreprises et les laboratoires n'arrivent pas à recruter les salariés formés dont ils ont besoin. Le bilan de la droite, c'est une baisse de l'immigration de travail, notamment qualifiée, de 88.000 en 2001 à 67.000, et une augmentation de l'immigration à vocation permanente. La fébrilité législative de Nicolas Sarkozy est l'aveu d'une faillite. La France n'a pas besoin de loi supplémentaire. Des instructions claires, des services renforcés, des procédures qui fonctionnent vite et bien, cela suffirait. Au Royaume-Uni, l'Etat répond en quinze jours aux dossiers de demandes des entreprises. On pourrait aussi imaginer que les autorisations de travail soient gérées par les préfets de région en concertation avec les régions qui sont responsables du développement économique et en contact avec les entreprises.
La gauche doit-elle poursuivre la pratique des charters ? La question n'est pas celle du moyen de transport mais des critères de reconduite à la frontière et du respect de la dignité des personnes dans l'application des décisions de justice. Plutôt que de s'attaquer aux familles et aux enfants - je veux d'ailleurs rendre ici hommage à la mobilisation des parents et des enseignants contre les expulsions d'enfants scolarisés -, il vaudrait mieux être beaucoup plus ferme contre les trafiquants et les employeurs de clandestins. Et reconduire systématiquement hors de France, à leur sortie de prison, les délinquants dangereux.
Vous rétablissez la double peine ? Absolument pas, car je ne parle pas de ceux qui ont grandi en France mais des auteurs de crimes ou de délits arrivés depuis peu.
Eléments d’analyse sur l’immigration
a. Il existe trois moyens d’amener un étranger à quitter le territoire
- l’arrêté de reconduite à la frontière, qui est une mesure administrative, qui vise les étrangers séjournant sans titre en France (font obstacle à une reconduite des considérations tirées de la durée de séjour des étrangers, de l’existence d’une vie familiale en France, de problèmes graves de santé, etc.). La reconduite à la frontière est régie par le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (articles L.511-1 à L.514-1).
- l’arrêté d’expulsion, également une mesure administrative, qui vise les étrangers dont "la présence en France constitue une menace grave pour l’ordre public". Cependant, si l’étranger a une vie familiale en France, y séjourne depuis longtemps (quinze ans), s’il est marié à un ressortissant français, etc., il ne suffit pas d’une "menace grave", mais il faut une "nécessité impérieuse pour la sûreté de l’Etat ou la sécurité publique". Enfin, s’il y a "atteinte aux intérêts fondamentaux de l’Etat", lien avec des "activités à caractère terroriste", "actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes", l’expulsion peut être décidée sauf si les attaches avec la France sont très profondes (séjour depuis l’âge de 13 ans, résidence depuis plus de 20 ans, etc.). L’expulsion est régie par le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (articles L.521-1 à L.524-4) ;
- l’interdiction du territoire français, qui est une peine prononcée par les tribunaux. Cette peine constitue en général une peine complémentaire de la condamnation principale à une peine d’emprisonnement (l’interdiction des droits civiques, civils et de famille, l’interdiction d’émettre des chèques, la suspension du permis de conduire constituent d’autres peines complémentaires). Etant une peine correctionnelle, elle figure au code pénal (articles 131-30, 131-30-1 et 131-30-2).
b. La "double peine" n’a pas été supprimée par N. Sarkozy
La loi Sarkozy de 2003 n’a pas supprimé la double peine : des étrangers condamnés à une peine principale peuvent toujours être condamnés en même temps à une peine d’interdiction du territoire français. La seule modification qu’a apportée cette loi, c’est d’introduire des cas dans lesquels la peine d’interdiction du territoire français ne peut pas être prononcée ou ne peut être prononcée que sous certaines conditions :
- article 131-30-1 du code pénal : l’interdiction du territoire français ne peut être prononcée "que par une décision spécialement motivée au regard de la gravité de l’infraction et de la situation personnelle et familiale de l’étranger" (c’est à dire lorsque l’infraction est grave et en faisant la balance entre cette gravité et la situation familiale de l’intéressé), à l’encontre de l’étranger parent d’un enfant français mineur et contribuant à son éducation, à l’encontre d’un étranger marié depuis au moins 2 ans avec un ressortissant français, à l’encontre d’un étranger résidant depuis plus de 15 ans en France (même sans titre de séjour), à l’encontre d’un étranger résidant avec un titre de séjour depuis plus de 10 ans en France, ou à l’encontre d’un étranger titulaire d’une rente d’accident du travail ou de maladie professionnelle (avec un taux d’incapacité de plus de 20%) ;
- article 131-30-2 : l’interdiction du territoire français ne peut jamais être prononcée, sauf atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation, actes de terrorisme ou infractions en matière de fausse monnaie, si les attaches avec la France sont très profondes : étranger résidant depuis l’âge de 13 ans en France, étranger résidant avec un titre de séjour depuis plus de 20 ans, étranger résidant avec un titre de séjour depuis plus de 10 ans et, soit marié depuis plus de 3 ans avec un ressortissant français, soit parent d’un enfant français mineur à l’éducation duquel il pourvoit.
c. Les déclarations de Ségolène Royal ne remettent en rien en cause l’adoucissement de la double peine.
Il s’agit de dénoncer une politique dure avec les familles et les étrangers qui résident depuis longtemps en France, et inefficace avec les délinquants que la justice a condamnés à une peine d’interdiction du territoire. Pour cela, il faut améliorer l’efficacité des services de l’Etat dans les situations où il faut être ferme.
Ce n’est pas aux enfants qu’il faut s’en prendre, mais aux délinquants et criminels qui n’ont pas d’attaches dans notre pays. Plutôt que d’organiser des descentes dans les écoles, le ministre de l’intérieur devrait examiner le taux d’(in)exécution des interdictions du territoire : moins de la moitié des interdictions du territoire est exécuté (2.360 sur 5.089 prononcées en 2004).
Dans ce domaine, l’objectif n’est de pas de réviser encore la loi dans un mouvement de fébrilité permanente, mais de revoir les priorités de l’action des services en charge de la politique de l’immigration et de se concentrer sur leur efficacité opérationnelle dans les domaines où la fermeté est nécessaire.
d. Les enjeux de la politique de l’immigration
1) Créer un droit moderne à l’aller et au retour. La législation sur l’entrée et le séjour doit être en phase avec les migrations modernes de circulation. C’est dans cette direction que doit s’orienter la réflexion, et non autour de postures intenables du type de celle de Nicolas Sarkozy, qui entend durcir la loi sur l’immigration mais fait au même moment la démonstration que la loi actuelle est déjà inapplicable (circulaire du 13 juin sur les étrangers en situation en irrégulière dont un enfant est scolarisé).
2 ) Abroger les dispositions des lois Sarkozy qui ont précarisé la situation des immigrés installés depuis longtemps dans notre pays, et notamment restaurer la possibilité de régularisation après 10 ans de résidence.
3) Construire un partenariat avec les pays d’origine fondé sur le co-développement.