09.10.2006 | 15h18 Le Matin (Maroc)
Ségolène Royal s'est placée en tête du peloton de socialistes qui veulent succéder à Jacques Chirac comme Président de la République française. Il y a quelques mois encore, personne n'aurait parié le moindre euro sur cette femme. Jusqu'à une période récente, Royal, qui n'est pour l'instant que présidente de l'une des 22 régions françaises, était surtout connue comme la compagne de François Hollande, lui-même chef du parti socialiste. Et pourtant, à en croire les sondages, elle serait la seule candidate de gauche capable de battre Nicolas Sarkozy, actuel ministre de l'Intérieur et favori pour représenter la droite lors de l'élection présidentielle de mai 2007.
Comment Royal a-t-elle pu monter si haut et si vite? La première raison est qu'elle est le seul visage nouveau parmi tous les candidats socialistes à la candidature. Laurent Fabius, Martine Aubry, Dominique Strauss-Kahn, Jack Lang sont tous d'anciens ministres qui se sont neutralisés les uns les autres.
Lionel Jospin, ancien Premier ministre, qui avait annoncé mettre un terme à sa carrière politique après sa défaite de 2002, n'a pas réussi à revenir parce que, même aux yeux des militants socialistes, il faisait trop figure de vétéran usé. Quant à Hollande, il n'a jamais été ministre mais, pour avoir été depuis si longtemps à la tête du PS, il avait lui aussi une image fatiguée. Il a jeté l'éponge.
Chacun d'entre eux a ses forces et ses faiblesses, mais aucun ne semble capable de battre Sarkozy. Il y avait donc un vide à combler, accompagné d'un fort désir de rénovation parmi les fidèles du parti. La principale qualité de Royal est qu'elle n'a pas pris part aux nombreuses querelles internes qui agitent militants socialistes et électeurs. Faute d'avoir été associée avec la direction du parti, elle a échappé à tout blâme pour les erreurs du passé.
C'est pourquoi, loin d'être un inconvénient, sa position périphérique s'est révélée comme l'un de ses principaux atouts. Son expérience ministérielle est plutôt mince et politiquement mineure : ministre de l'Environnement en 1992-1993, ministre déléguée à l'Education scolaire en 1997-2000 et ministre des Affaires sociales en 2000-2002.
Elle a surtout attiré l'attention pour son travail sur des sujets concernant des problèmes quotidiens, comme les programmes télévisés pour les enfants et les mauvais traitements à l'école. Mais, alors que les autres hiérarques négligent la valeur politique de tels sujets, ils ont une grande importance aux yeux de la plupart des citoyens ordinaires. C'est pourquoi les gens ont tendance à considérer Ségolène Royal comme une femme politique sincère, plutôt que comme une personnalité uniquement préoccupée par son ambition personnelle. En termes de sécurité et d'éducation, Royal se distingue de la gauche classique en se montrant un peu plus radicale.
Cela aussi est un avantage dans un pays où la sécurité des biens et des personnes est devenue la priorité pour une majorité de citoyens. Mère de quatre enfants, elle proclame son attachement aux valeurs familiales traditionnelles et à ce titre paraît séduisante pour les électeurs de droite, alors que son statut de compagne de Hollande-et non d'épouse- fait d'elle une femme résolument moderne.
Troisième grand atout : le fait justement d'être une femme. Lorsqu'un journaliste pousse trop loin une interrogation qui la dérange, elle se contente de répliquer : “Auriez-vous posé cette question à un homme?” Laurent Fabius a plongé dans les sondages pour s'être moqué de sa candidature en demandant “mais qui va s'occuper des enfants ?” Depuis les concurrents de Royal ont peur de passer pour misogynes en l'attaquant, et quand ils la critiquent, elle prend immédiatement des poses de victime innocente, injustement rudoyée par les voyous de l'école.
Elle sait également être une tacticienne innovante. Elle a organisé sa campagne sur Internet en annonçant qu'elle rédigerait son programme électoral à partir des réponses des citoyens. Son slogan “mon programme, c'est le vôtre” pourrait s'avérer populaire auprès de citoyens qui, comme dans bien d'autres démocraties, ne font plus confiance à leur élite. Même si, comme la majorité de la classe politique française, elle est diplômée de l'Ecole nationale d'administration (ENA), elle rejette le langage et les habitudes de cette usine à fabriquer l'aristocratie républicaine.
Dernier avantage : Ségolène Royal est très jolie. Des photos d'elle en maillot de bain qui, l'été dernier, avaient été prises par des paparazzi sur la plage des vacances ont agité la France entière.
Le jeu n'est pas fini. Les socialistes désigneront leur candidat le 17 novembre. Les autres prétendants, furieux de ne pouvoir rattraper Royal dans les sondages, dénoncent son manque de crédibilité en matière économique et dans le domaine diplomatique.
Personne ne connaît son opinion sur le Moyen-Orient, le terrorisme, la dissuasion nucléaire ni sur les dossiers de la sécurité internationale. Pendant la guerre du Liban, en août, elle avait demandé l'intervention de Bill Clinton, ce qui, pour beaucoup de gens, était apparu comme une réponse insuffisante. Son absence de programme a été la force de Royal, mais cette lacune pourrait bien causer sa perte.
Le moment viendra où elle se trouvera obligée d'abandonner son ambiguïté étudiée et, du coup, elle devra en payer le prix. Avec pour seul projet l'éducation et la défense de la famille, elle risque d'être abandonnée par les électeurs en cours de route. Certains socialistes craignent qu'une fois désignée, elle ne soit pas capable d'affronter Sarkozy dans les débats de la campagne, notamment à la télévision.
En outre, les enquêtes d'opinion en France ne sont pas fiables. Royal semble faire la course en tête mais, depuis 1981, les favoris des sondages n'ont jamais remporté la présidence. A en croire les sondages, c'est Valéry Giscard d'Estaing et non François Mitterrand qui aurait dû être élu en 1981. En 1988, quelques mois avant les élections, Raymond Barre (un ancien Premier ministre) était le grand favori, mais il n'atteignit même pas le second tour.
Dans les semaines précédant le scrutin de 1995, Jacques Chirac paraissait si mal en point qu'un journaliste lui demanda en direct à la télévision : «Ne vaudrait-il pas mieux que vous abandonniez » ? Quant à Jospin, considéré comme le seul gagnant possible en 2002, il devait finir troisième, derrière Chirac et Jean-Marie Le Pen. Mais Royal a confiance en son destin. Elle n'est sûrement pas une prétendante faible, elle apprend vite et elle dispose d'une solide équipe de campagne. A condition notamment de réussir à présenter des analyses diplomatiques convaincantes, elle ouvrira peut-être un nouveau chapitre de l'histoire politique française.
(*) Pascal Boniface dirige l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) de Paris.