« Nous avions une bonne candidate et un mauvais programme »

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Débat dans Diasporiques sur les élections présidentielles : « Nous avions une bonne candidate et un mauvais programme »

J’avais participé en mai dernier (aprés le second tour des présidentielles) à une soirée débat avec la revue Diasporiques sur les présidentielles. Je reprend ci aprés ce débat, paru dans le dernier numéro de la revue avec notre voisin vincennois Michel Serres en couverture (disponible par [->www.diasporiques.org] et en vente à la librairie Millepages à Vincennes).

« Nous avions une bonne candidate et un mauvais programme » Une soirée-débat autour de David Dornbusch, candidat socialiste aux législatives de juin 2007 à Fontenay-sous-Bois, Saint-Mandé et Vincennes

En marge : David Dornbusch est ancien élève de l’Ecole Polytechnique, directeur de l’innovation dans une société de hautes technologies, militant socialiste et, last but not least, fidèle lecteur de Diasporiques…

Dilemme 
David Dornbusch Pourquoi Sarkozy a-t-il gagné, pourquoi Royal a-t-elle perdu ? 
Pour tenter de répondre à ces deux questions (il est important de le faire pour mieux affronter l’avenir), je ne me réfèrerai pas à des visions d’Etat-major, qui ne me passionnent guère ; je me placerai plutôt du point de vue de la perception locale de l’action politique. 

Pourquoi Sarkozy a-t-il gagné ?
 A l’époque du traité constitutionnel européen, au moment où Chirac nous explique à la télévision que ce traité nous protègera du libéralisme, Sarkozy prend conscience de la nécessité de mettre en sourdine son engagement de longue date en faveur dudit libéralisme parce qu’il comprend que 95% des Français y sont hostiles et qu’il ne sera jamais président de la République s’il persiste à être un tribun de cette doctrine. Il cherche alors sa voie, avec pragmatisme, plus en tant qu’habile manipulateur qu’en tant qu’idéologue. Il hésite un temps entre une orientation centriste (aux couleurs de la démocratie chrétienne) et un engagement plus nettement marqué à droite. S’il fait ce second choix, c’est parce qu’il lui paraît plus propice à le mener à ses fins (et force est de reconnaître qu’en la matière il ne s’est pas trompé). Il joue alors délibérément le rôle qu’il s’est fixé, prononce à dessein successivement les mots « racaille » (en juin) puis « karcher » (en septembre), s’installe pleinement dans un personnage qu’il va « habiter » jusqu’à la victoire électorale. Et même si la bourgeoisie classique ne se reconnaît pas en lui comme en un Giscard ou même un Chirac, les lunettes Chanel et les sacs Vuitton - je l’ai bien vu dans ma circonscription ! - n’ont pas manqué à l’appel, ni au premier ni au second tour ! Il a même réussi à séduire, de façon assez étonnante, la tranche d’âge des 25-35 ans !

Pourquoi Ségolène Royal a-t-elle perdu ? 
On entend maintenant dire : « (Sans elle) cette élection était imperdable ». Ceci me semble totalement infondé. En septembre 2005, à l’université d’été du parti socialiste, le mot d’ordre était : « On va vers une candidature de témoignage ». Les sondages, à l’époque, donnaient n’importe qui à gauche largement battu par Sarkozy… Quitte à envoyer quelqu’un à l’abattoir, on avait même alors sérieusement songé à désigner un candidat dont la carrière politique était entièrement derrière lui et qui n’avait donc rien à perdre… c’est tout dire ! L’apparition de Ségolène Royal et/ou le rejet du CPE vont largement inverser la tendance en 2006… Et pourtant, quelques mois plus tard, elle va perdre. 

Pourquoi ? 
Je pense que nous avions une bonne candidate et un mauvais programme. Le problème de Ségolène Royal était le parti socialiste, et non l’inverse ! Ce qu’on appelé le « programme » était en fait une resucée de la synthèse du congrès du Mans de 2005. Et vous savez ce qu’est le texte de synthèse d’un congrès : chacun veut y mettre son bout de phrase, c’est un patch work qui couvre par nature les deux-tiers de l’éventail politique français ! Etonnez-vous après cela que notre candidate ait eu quelques difficultés pendant sa campagne, et notamment dans son débat avec Sarkozy… Le travail qu’on n’a pas fait pendant cinq ans, on ne peut pas l’improviser en quelques semaines. Et nous avons tous désormais pris conscience – bien tardivement je vous l’accorde ! – d’un grand besoin de clarification idéologique et programmatique. Ségolène Royal, avec son style un peu étrange, y aura incontestablement contribué.
 
L’effort de clarification doit-il se situer « à gauche » ? 
Je suis dubitatif à ce sujet : je ne pense pas, en particulier, que l’extrême gauche puisse jamais constituer une force politique suffisante pour aller au second tour d’une élection présidentielle ! La voie est plutôt, dans un pays qui s’embourgeoise, du côté du « social-libéral » : il faut prendre en compte de façon réaliste la mondialisation telle qu’elle est et en utiliser au mieux les mécanismes au service des engagements qui sont les nôtres : la lutte contre les inégalités, la redistribution des richesses, etc. Et ne nous laissons pas impressionner par le « programme économique » de Nicolas Sarkozy : c’est tout simplement n’importe quoi (les heures supplémentaires détaxées ou le protectionnisme aux frontières européennes : deux mesures symboliques totalement inapplicables comme on le verra rapidement !). Nous aurions dû le dire plus clairement mais cela n’aurait en fait rien changé parce que ce n’est pas là-dessus qu’il l’a emporté, mais bien sur ses choix idéologiques, proches de ceux de l’extrême droite…Mécaniquement, nous allons perdre les législatives. Et au fond c’est assez sain : on ne voit vraiment pas comment pourrait fonctionner une cohabitation avec Sarkozy à l’Elysée et Ségolène Royal ou Dominique Strauss-Kahn à Matignon ! Mais l’avenir n’est pas pour autant définitivement acquis à la droite. A nous de nous ressaisir ! Une certaine clarification du paysage politique.

Jacques Burko : En toute circonstance, il faut voir le bon côté des choses. En l’occurrence, le bon côté des choses, c’est d’abord la disparition des écologistes comme parti politique. Je n’ai rien contre une sensibilité écologique mais de là à l’ériger en parti, non ! La bulle s’est dégonflée. Deuxième satisfaction : le fantôme communiste est de plus en plus transparent. On a donc progressé dans la simplification de l’échiquier politique. Cela dit la droite, on l’a bien vu aux deux tours de scrutin, est majoritaire dans ce pays et notre première préoccupation doit évidemment être de parvenir à renverser cette tendance. C’est d’autant plus nécessaire que la gauche est notre seul espoir pour freiner la privatisation (qui serait grave) d’entreprises comme EDF.

Alain Berestetsky: Il y a deux types de cauchemars : ceux peuplés de monstres que l’on doit affronter et ceux où l’on se retrouve dans un édredon dont on arrive pas à sortir. Le cauchemar politique qui m’effraie le plus est du deuxième type : l’affrontement de deux partis aussi peu différents en réalité que Démocrates et Républicains aux Etats-Unis. Tout authentique engagement politique serait alors effacé. Si l’on revient à la situation que nous venons de vivre, je dirais volontiers que Sarkozy avait des propositions contestables mais clairement exprimées alors que, comme vous l’avez justement souligné, du côté de Ségolène Royal il s’agissait plutôt d’un catalogue disparate, bien difficile à faire passer pour un programme. Les gens ont de surcroît besoin à la fois d’un agir concret et d’un espace d’utopie. Sarkozy l’a bien compris, qui a même parlé de « rêve » français (un rêve fondé sur des perspectives pour nous condamnables et même parfois nauséabondes mais là n’est pas la question : il a néanmoins fondé !) alors que Ségolène Royal n’a rien dit à ce sujet. 

Un dernier mot : vendons peut-être le bâtiment de Niemeyer aux Monuments Historiques mais ne bradons pas pour autant le concept de luttes des classes ; même si l’expression n’est plus politiquement correcte, la réalité de ce qu’elle recouvre n’a pas été balayée par l’Histoire. 

Georges Wajs: Ce qui me frappe est qu’une bonne moitié de l’électorat de Bayrou vient de la gauche. Si ces électeurs avaient voté pour Ségolène Royal, elle aurait eu 35% des suffrages et aurait été en meilleure posture pour l’emporter. Mais tel n’a pas été le cas et la faute en incombe en bonne part au PS et à ses dirigeants, incapables de mener à son terme en le tranchant le débat que nous avons bien mis en évidence, dans notre livret Valeurs, Cultures et Politique[1], sur la dualité marxisme/réformisme. Un compromis, de ce point de vue, est nuisible parce que, on l’a bien vu, paralysant ! 

Disons-le clairement : si, en tant qu’outil d’analyse économique, le marxisme reste précieux, en tant qu’outil politique il est complètement hors d’usage de nos jours. Il suffit de comparer ce qui s’est passé à l’Est et, a contrario, dans les pays nordiques pour s’en convaincre : l’exemple de ces derniers montre que les choses peuvent bouger sans qu’on fasse nécessairement appel aux antiennes marxistes… 

Mais le PS est-il aujourd’hui réellement en capacité d’assumer pleinement les responsabilités réformistes d’une authentique social-démocratie, qui seules lui permettraient de prendre le leadership d’une alliance fonctionnelle et le cas échéant structurelle entre la gauche et le centre ?

Thérèse Spector: Le grand mérite du PS aujourd’hui est de poser clairement la question : « Pourquoi avons-nous perdu ? ». 
La vraie difficulté est que le grand écart judicieusement constaté de son programme correspond à la réalité du grand écart de ses membres et de ses électeurs, qui vont, ne l’oublions pas, disons des défavorisés à la bonne bourgeoisie. En un mot comme en cent : peut-il évoluer sans éclater ? Et peut-on dans ces conditions attendre de lui un programme cohérent ? 

La question identitaire, cruellement absente à gauche 
Elio Cohen Boulakia Deux points me tracassent. 
Le premier est le recul du débat politique au profit d’abord d’une véritable caricature (la mise en avant, parfois de façon grossière, du compassionnel, qui, malheureusement, n’a pas été que le fait du candidat de la droite) mais aussi au profit aussi d’une représentation très personnalisée des choix fondamentaux de société (qui ramène la politique au niveau d’un roman de gare et transforme l’affectif, légitime, en pathos). 

L’autre souci concerne un sujet dont Nicolas Sarkozy a traité de façon inquiétante et dont Ségolène Royal semble ne pas avoir pris réellement conscience. Il s’agit de la question centrale, pour la société française contemporaine, de ce qu’on appelle sa créolisation ou son métissage : le fait qu’un tiers environ de la jeunesse de notre pays est issu des anciennes colonies ou des DOM-TOM. Il faut cesser « d’assigner ces jeunes à résidence identitaire » ! Or l’éloge préoccupant de la seule « identité française » substitue un chauvinisme national très étroit à la nécessaire reconnaissance de cette diversité culturelle dans une perspective d’enrichissement mutuel et d’intégration. 

Philippe Lazar N’oublions pas d’abord que tout ce dont nous venons de parler se passe dans le contexte hautement contestable (mais malheureusement provisoirement intouchable) d’une élection présidentielle directe, avec un scrutin à deux tours aux effets pervers que l’on sait. Une situation que la très malencontreuse inversion du calendrier électoral à l’initiative de Lionel Jospin a lourdement aggravée. Rendons l’hommage qu’elle mérite à Ségolène Royal pour le grand travail accompli, y compris la façon dont elle a secoué le PS. Mais, dans l’analyse des raisons de son échec, ne négligeons pas complètement, à côté des insuffisances programmatiques qui ont été soulignées ce soir, le fait que son discours manque de cohérence, de fluidité, de charisme et fait hélas piètre figure à côté de la facilité d’expression d’une Rachida Dati par exemple. Or nous avons hélas affaire au choix d’une « chef » et un chef doit savoir galvaniser celles et ceux auxquels il s’adresse. Mais je voudrais surtout insister sur le fait que Sarkozy a été élu non pas sur son programme économique (« n’importe quoi ») mais bien sur son engagement idéologique : dans l’esprit chauvin que vient de dénoncer par Elio Cohen Boulakia, il a parlé « culture » et c’est pour cela que, majoritairement, les Français l’ont choisi. Je ne comprends pas pourquoi le PS n’a pas encore pris conscience de l’importance de ces questions culturelles (au sens large) et notamment pourquoi il ne les a pas inscrites au rang des quatre priorités qu’il vient de rendre publiques pour les législatives. Un parti complexe par nature

David Dornbusch Quelques commentaires à propos de vos diverses interventions. 
Comme cela a été évoqué par l’une d’entre vous, la première question à se poser est de savoir si, fondamentalement, le parti socialiste a la possibilité de faire un choix idéologique déterminant, dans la mesure même où il est peut-être par nature un ensemble structurellement disparate : disons une alliance formelle entre une première gauche (des gens issus du marxisme) et une deuxième gauche (des gens issus du catholicisme social) ou encore, d’une autre façon, l’association d’un espace de l’agir et d’un espace de l’utopie.
 
Le PS peut-il exister sans cette dialectique ? Cela n’a rien d’évident ! Sa « rénovation », que chacun semble appeler de ses vœux, pourrait bien conduire à son éclatement ! Encore qu’on en parle depuis tant d’années que cette menace a perdu de son acuité. Mais vous me direz que c’est peut-être précisément parce que cette rénovation n’a pas été jusqu’à présent entreprise. S’agissant par ailleurs de la sociologie de notre électorat, Ségolène Royal l’a incontestablement, par son discours, ramenée vers la classes populaires, au contraire du mouvement imprimé par un Jospin ou un Delanoë. Toute la difficulté est désormais de ne rien perdre des nouveaux électeurs tout en retrouvant ceux que Bayrou a séduits. Mais est-ce possible ?

Troisième et dernier point : les questions identitaires
Nous avons dans notre pays un étonnant et insupportable emboîtement, une sorte de continuum, avec, à une extrémité, les sans-papiers et à l’autre les « vrais » Français, implantés dans ce pays depuis plusieurs générations. Le choix de Ségolène Royal d’une remobilisation autour du drapeau et de la Marseillaise me semble être une très légitime tentative pour mettre un terme aux insupportables discriminations (auxquelles on peut bien sûr celles associées la couleur de peau) qu’engendre cette odieuse classification. Mais il ne s’agit pas pour autant d’ignorer ses racines : être plus sûr de son identité, c’est une façon d’aller vers les autres. 

Philippe Lazar Mais pourquoi, dès lors, ces questions cruciales ne sont-elles pas posées par le PS, et cela dès la campagne des législatives ? Sans doute parce qu’elles n’ont pas encore fait l’objet de réflexions internes approfondies ? 

David Dornbusch A l’évidence ! Le problème central du parti, aujourd’hui, il faut en avoir conscience, est celui de son leadership. Lorsqu’il existe trois ou quatre leaders potentiels qui se disputent la légitimité de leur rôle, tout ne peut être fait qu’à minima !

Autre dilemme : choisir sans se perdre ni se refermer

Jacques Burko Ce n’est qu’après les législatives que la réflexion de fond pourra reprendre. Par exemple sur la distinction, essentielle à mes yeux, entre la droite (qui défend les biens privés) et la gauche (qui exalte les biens publics). Or la tentation est sans doute grande, pour le parti socialiste, de glisser vers sa droite pour rattraper ses électeurs perdus dans le camp Bayrou. Je ne me reconnais personnellement ni dans un libéralisme mou ni dans un libéralisme dur. Alors, si on doit choisir, je serai bien embarrassé… 

Jeanne Berestetsky Le parti socialiste est-il encore à gauche ? 

Georges Wajs Ségolène Royal a beaucoup parlé d’une société plus juste. Pour moi, la distinction entre gauche et droite si situe bien à ce niveau, celui de la redistribution et de la lutte contre les inégalités. Et c’est bien cela qui peut et doit guider nos orientations politiques.

Philippe Lazar En d’autres termes , ne devons-nous pas tenter d’aller vers l’expression directe de nos choix en termes d’actions à entreprendre plutôt que de nous cristalliser sur des mots qui isolent au lieu de réunir ? Il y a bien une gauche et une droite. Mais, si nous voulons l’alternance, nous ne pouvons pas en rester là, et notamment au constat que la droite est électoralement parlant majoritaire ! Disons que c’est en gros du 45/55 et si vous enlevez les quelque 5 ou 6 % de gauchistes qui n’en ont rien à faire d’entrer au gouvernement, il ne reste pas grand chose, à gauche, pour faire contrepoids aux 55% de la droite ! 

Thérèse Spector Mais comment faire pour réduire les inégalités ? Je n’ai entendu aucun parti le dire de façon crédible ! 

David Dornbusch Le système constitutionnel français n’est pas favorable à la gauche : la droite sélectionne plus aisément qu’elle des « hommes forts », capables de jouer le jeu formel du « chef » d’Etat voulu par les institutions. Mais cela ne signifie pas que la France soit structurellement figée à droite. Nous avons eu beaucoup de progrès sociaux au cours des dernières décennies, et c’est bien à la gauche que nous les devons pour l’essentiel. Celle-ci n’a donc pas été toujours minoritaire ! Et je réponds donc en particulier et sans hésitation : mais oui, le parti socialiste est encore et toujours à gauche ! Avez-vous jamais vu un parti de droite faire ce qu’il a fait en matière sociale au cours de ses divers passages au pouvoir ? On peut certes toujours trouver plus à gauche que soi : encore faut-il passer à un moment du discours aux actes.


vendredi 28 septembre 2007 in journal chrétien

Publié dans L'avenir du PS

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