retour à la Belle Epoque

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Pour l'économiste Thomas Piketty*, l'héritage est un élément de plus en plus structurant de notre paysage social et de ses inégalités

Le Nouvel Observateur. - En quoi la question de l'héritage et de la reproduction des inégalités se pose-t-elle de façon particulièrement aiguë en ce moment ?
Thomas Piketty.- Cela faisait très longtemps que les patrimoines, qu'ils soient financiers ou immobiliers, ne s'étaient pas aussi bien portés. Ils ont en fait retrouvé leur niveau d'il y a un siècle. Comme à la Belle Epoque, ils représentent aujourd'hui six années de revenus en moyenne, alors qu'ils s élevaient seulement à une année au début des Trente Glorieuses et à trois années durant la décennie 1980.

N. O.
- Comment expliquez-vous ce phénomène ?
T. Piketty.- L'accumulation des patrimoines est un phénomène très lent qui se déroule sur plusieurs générations. Les bulles financière et immobilière expliquent en partie leur bonne santé. Mais il a fallu aussi que le capitalisme se remette peu à peu des chocs qu'il a connus dans la première moitié du XXe siècle, notamment les deux guerresmondiales. Si bien qu'aujourd'hui il est nettement plus fréquent que par le passé d'hériter de plusieurs décennies de salaires. Ainsi, en2008, 15% de la population est en mesure de toucher vingt années de smic en héritage, soit 240 000 euros. Alors que la proportion n'était que de 4%, trois fois moins, en 1990. Comme il y a cent ans, nous sommes donc entrés dans une phase de capitalisme patrimonial. Et ce de façon durable. C'est dire que l'héritage est un élément de plus en plus structurant de notre paysage social, en particulier de ses inégalités,et que l'impôt sur les successions n'a jamais été aussi indispensable.

N. O.
- Les récentes mesures Sarkozy viennent pourtant nettement de l'alléger.
T. Piketty. - Leur impact sera encore plus négatif à long terme. Il faut dire que Nicolas Sarkozy a bénéficié d'un boulevard : les abattements (50 000 euros en ligne directe) n'avaient pratiquement pas bougé depuis vingt-cinq ans : ils n'avaient même pas été indexés sur l'inflation ! Mais en multipliant leur montant par trois (150 000 euros), avec la possibilité d'en bénéficier tous les six ans dans le cadre de donations, il a vraiment été très loin. Si chaque parent utilise cinq fois cet abattement pour chaque enfant, alors un couple avec deux enfants peut maintenant transmettre un patrimoine de trois millions d'euros sans payer aucun impôt ! On dépasse largement le niveau des classes moyennes. En fait, la réforme n a pas du tout été pensée et s'est faite dans la précipitation. Elle est contraire à deux principes économiques assez fondamentaux : le rajeunissement des successions et la valorisation du travail.

* Directeur d'études à l'EHESS et professeur à l'Ecole d'Economie de Paris.

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