Défis pour le socialisme du XXIe siècle

Publié le par webmaster

A quelles remises en cause la crise, à laquelle nous sommes actuellement confrontés, doit-elle nous conduire ? Devons-nous simplement nous engager à mettre en place les mécanismes de contrôle qui empêcheront de tels excès de se reproduire ? N'est-il pas aussi urgent, si c'est le système même qui est en cause, de nous saisir avec force de cette occasion pour repenser en profondeur notre rapport au capitalisme et notre vision du progrès social, pour réinterroger les représentations de l'homme et de la vie en société sur lesquelles repose la science économique, pour exiger des économistes qu'ils arriment de nouveau leur science au réel et ne l'exonère plus de considérations morales et politiques ?

La crise financière est le fruit de la victoire idéologique d'une certaine conception de la vie en commun. Si nous ne nous affrontons pas directement à cette conception, gageons que dès la crise passée, toutes les forces qui ont conduit au dérapage que nous connaissons se recomposeront pour continuer d'affirmer, équations et démonstrations à l'appui, que de l'avidité sans limites et de la consommation ostentatoire des uns vient le progrès de tous, que les règles constituent un obstacle à l'obtention de la plus grande production possible, que "la société" ne signifie rien et qu'on ne rencontre que des individus poursuivant leurs fins et visant à maximiser leur utilité, c'est-à-dire à consommer toujours plus.

En un mot que l'alpha et l'oméga de la vie en société, c'est d'augmenter sans relâche les actes d'appropriation individuelle sur un marché. Bien commun, autre définition de la richesse, de l'émancipation des personnes, de la propriété, voilà les questions de fond qui, prises à la racine, doivent être repensées par le camp progressiste à l'occasion de cette crise. C'est en rompant avec l'utilitarisme étroit de l'économie politique anglaise que les premiers républicains et les premiers socialistes avaient construit, dans le cadre de l'Etat nation, les règles démocratiques et sociales qui ont fait le patrimoine de nos sociétés. C'est ce même geste qu'il faut reproduire aujourd'hui, avec l'Europe, dans le cadre de l'économie mondialisée qui est la nôtre.

La constitution de la bulle financière, mais aussi le développement de l'économie réelle se sont nourris des concepts et des représentations forgés par l'économie classique et néoclassique. Ainsi en va-t-il du concept d'utilité, travaillé par toute la pensée économique du XIXe siècle, et dont Léon Walras disait en 1874 : "Qu'une substance soit recherchée par un médecin pour guérir un malade ou par un assassin pour empoisonner sa famille, c'est une question très importante à d'autres points de vue, mais tout à fait indifférente au nôtre. La substance est utile, pour nous, dans les deux cas, et peut-être plus dans le second que dans le premier."

Dès lors, si la richesse, c'est l'utilité, alors une production utile est donc simplement celle qui trouve son consommateur. Comme l'a montré Jean-Joseph Goux, "c'est l'émancipation d'avec toute la philosophie morale qui est en jeu". Désormais, toute consommation est utile, toute consommation a de la valeur. Les arguments fondés sur les besoins - nous devons absolument produire, et produire toujours plus, et aussi toujours plus consommer pour faire repartir la machine économique, parce que les besoins humains sont infinis - se nourrissent de cette équivoque entre les vrais besoins, la vraie utilité, qui améliore vraiment la condition de tous les hommes, et la futilité, le gaspillage. "Dans le système néoclassique, écrit Galbraith, la consommation est généralement quelque chose de parfait qu'il faut maximiser par tout moyen légitime et socialement inoffensif. C'est aussi un plaisir curieusement sans nuages."

En substituant le désir individuel subjectif au besoin - qui peut, lui, être objectif, collectif, et dont on peut donc discuter -, l'économie a en même temps rendu impossible la construction d'un bien commun. Et cela parce qu'elle a décidé souverainement que l'utilité ne pouvait être déterminée qu'à partir de la multiplicité infinie de désirs, tellement spécifiques, incomparables et particuliers qu'il sera impossible de les agréger, voire de les comparer. C'est ce que s'attache inlassablement à soutenir toute une partie de l'économie qui fait ses délices de l'incomparabilité des préférences individuelles. C'est ce qui explique aussi que notre PIB ne soit qu'une grosse comptabilité d'entreprise, qu'il ne fasse qu'agréger des augmentations de production, c'est-à-dire des appropriations individuelles de biens et services apportés sur le marché.

Or, nous vivons depuis la seconde moitié du XXe siècle les yeux rivés sur la croissance du PIB comme si celle-ci était capable de représenter nos avancées en matière de progrès ou de civilisation et comme si l'augmentation de la production et de la consommation était la seule façon de mettre le monde en valeur. Le moment actuel ne marque pas seulement un dérèglement ou un dysfonctionnement de la régulation. Car l'absence de régulation et la tolérance aux excès reposent sur des choix plus profonds qui habillent les choix politiques d'une évidence scientifique pourtant discutable.

C'est pourquoi il serait insuffisant de se contenter de mesures conjoncturelles, seraient-elles nécessaires, et naïf de croire que des mesures structurelles de régulation du même système seront suffisantes. Cette crise doit nous conduire à ouvrir la boîte noire de la logique du développement de nos sociétés et à réinterroger la pertinence des indicateurs avec lesquels nous mesurons nos progrès et définissons nos choix collectifs.

Poser la question du système, c'est poser la question des valeurs et des concepts par lesquels nous nous représentons notre vie collective. Nous devons, à nouveaux frais, nous poser, ensemble, la question de savoir ce que sont les ingrédients d'une société qui dure et d'un progrès de la civilisation en termes de justice et de liberté. Il nous faut mettre en place les indicateurs qui nous permettront de mesurer non seulement des augmentations générales de consommation mais aussi sa répartition, les évolutions du patrimoine naturel, les accès aux biens premiers et aux droits fondamentaux.

Le socialisme du XXIe siècle doit se construire une doctrine pour aborder les défis des crises, énergétique, alimentaire, climatique, financière qui déchirent la planète, obèrent l'avenir et piétinent des vies humaines par centaines de millions. L'idée d'un nouveau modèle de croissance où développement durable, justice sociale, progrès des libertés et de la démocratie marcheraient ensemble, qui romprait avec l'orthodoxie tyrannique des économistes, sera au coeur de cette doctrine. La crise que nous vivons doit aussi être l'occasion de relancer cet effort de pensée et de conduire cette bataille idéologique avec courage.

 

 


Dominique Méda, philosophe
Vincent Peillon, député européen socialiste

Commenter cet article