Jacques Juillard identifie "l'effet Belphégor"

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L'effet Belphégor

Il est vrai que Ségolène n'a pas la culture du parti : et si c'était là le secret de sa popularité ?

Fabius et Jospin, Aubry et Delanoë, Hollande et Strauss-Kahn, Rocard et Lang, Hamon et Montebourg, tous unis, tous réconciliés ! Une seule cible ! Qui donc disait que Ségolène Royal divisait le Parti socialiste ? Elle a réalisé ce miracle de leur faire oublier leurs querelles au profit d'un seul objectif : l'abattre.
A un détail près : c'est que le troupeau des éléphants, toutes tendances confondues, les rouges, les roses, les blancs, ne pèse plus désormais que la moitié du parti. La gagnante, ou plutôt celle qui s'est d'emblée proclamée telle, était assurée de 50% au premier tour grâce au désistement de Delanoë : elle n'en obtint que 35%; et de 69% au second, grâce à Hamon : elle n'en réunit que 50%. Le cartel des notables n'a fait que l'affaiblir. Ces figures réunies, loin de rassurer, ont suscité l'effroi. C'est l'effet Belphégor !

Feu sur le QG !

On a fait justement observer que Ségolène Royal est la contemporaine de ses concurrents; qu'elle a près de trente ans de vie politique derrière elle, même s'il n'y paraît pas. Seulement, les gens ne sont pas si bêtes. Ce qui compte à leurs yeux n'est pas l'ancienneté dans le parti mais l'ancienneté dans la tête. Comme tous les grands non conformistes, Ségolène a mis comme premier point à son programme : feu sur le quartier général ! Les gens se sont dit que quelqu'un qui déteste à ce point les éléphants - et qui est à ce point détesté par eux - ne pouvait être entièrement mauvais. Il est vrai qu'elle n'a pas la culture du parti, ne parle pas comme le parti, ne s'habille pas comme au parti : et si c'était là le secret de sa popularité ?



Qu'est-ce que les «néos» ?

On se condamnerait à ne rien comprendre à ce qui se passe actuellement au Parti socialiste si l'on voulait ramener ce grand remaniement à un face-à-face gauche/droite : ces guerres de position font désormais sourire les populations. On se rapprocherait davantage de la vérité en évoquant le combat des anciens et des modernes : parlementaristes contre présidentialistes. Mais au fait qui a le plus, après Mitterrand, présidentialisé le parti ? C'est Lionel Jospin qui, en 2001, a inversé les dates de la présidentielle et des législatives au profit de la première; c'est lui encore qui a fait décider la désignation du premier secrétaire du parti au suffrage universel des militants. C'est pourtant le même qui, à propos de Ségolène et de ses amis, a évoqué les «néos» de l'avant-guerre, qui ont si mal fini - entendez dans le nazisme. Rapprocher, fût-ce par sous-entendu, Ségolène Royal de Marcel Déat est indigne. Il a beau la détester, à la place de Lionel, j'enverrais des excuses et des fleurs à Ségolène.

L'hallali des éléphants

Un tel dérapage en dit long sur le degré d'exaspération des caciques. C'est pourquoi le vrai critère pour caractériser la situation actuelle n'est pas politique - l'affrontement gauche/droite - ni même temporel - les anciens contre les modernes -, mais anthropologique. Ce n'est pas à Marx ni même à René Rémond qu'il faut se référer, mais plutôt à René Girard et à sa théorie du sacrifice. Dans cette optique, l'immolation de la victime expiatoire - Ségolène Royal s'est déjà fait photographier avec un agneau dans les bras ! - vise à assurer la cohésion de la tribu et la régénération de ses membres. Il y a, dans l'hallali des éléphants, quelque chose des «Chasses du comte Zaroff», le célèbre film américain d'avant-guerre, où le gibier de la chasse à courre n'est pas un cerf mais un homme. Alors, à plus forte raison, une femme ! Dans ces conditions, de quel côté en définitive y a-t-il le plus d'irrationnel ?


Trop de magouille tue la magouille

Contrairement à la plupart des voix qui s'élèvent, je ne trouve pas que l'étalage public des malversations dues au système du caïdat, qui caractérise la vie interne du PS depuis plus d'un demi-siècle, soit déplorable. Au contraire. Seule une grande crise cathartique comme celle que nous vivons avait quelque chance de débarrasser le principal parti de la gauche des impostures et des mensonges. Cette égalité des suffrages, fruit d'un hasard malicieux, doit être regardée comme un signe du destin. Au sortir du congrès l'autre semaine, un observateur et acteur de la chose socialiste s'interrogeait à voix haute : «Et si Reims avait été notre dernier congrès socialiste ?»
Dans ces conditions, la tâche de Ségolène Royal n'est pas terminée, loin de là. On aura compris que je la considère, depuis le début, comme le fléau de la gauche démocratique, un fléau devenu nécessaire à son salut. Dans cette crise éprouvante où elle a servi de cible, elle a manifesté une résistance nerveuse incroyable. C'est peut-être la qualité primordiale du responsable politique. Yes, she can !

 

Jacques Julliard - Le Nouvel Observateur

PS : Nous reproduisons ce billet in extenso, persuadés que l'auteur ne nous en voudra pas et soucieux que vous alliez régulièrement consulter le site Internet du NouvelObs. Pour cela, cliquez là.

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