"On ne me prend pas en otage" - Axel Kahn

Publié le par DA Créteil, etc...

Le généticien et président de l'université Paris Descartes, Axel Kahn, dénonce la méthode employée par le gouvernement et par Nicolas Sarkozy pour réformer l'université française. Il était invité de la tribune BFM/RMC, le 13 février 2009. Nous vous conseillons de lire et écouter les raisons de sa colère.

 

Ecouter les extraits de l'interview.


Axel Kahn - [...] Parce que on n’y reviendra plus comme ça. Tout le monde est d’accord sur le fait que, ce statut, il doit évoluer, deuxièmement, qu’il faut évaluer les enseignants-chercheurs et, troisièmement, qu’il faut respecter la collégialité et l’indépendance des collègues. Ca, c’est la base de la discussion. Je n’y reviens plus.


Jean-Jacques Bourdin
- Bon. Axel Kahn, il y était, la semaine dernière, le président de la République était à la télévision. On l’écoute, on le regarde ensemble. Ecoutez.

(Son de Nicolas Sarkozy : J’ajoute que la conférence des présidents d’université, Laurence Ferrari, a dit qu’ils étaient pour le système, que j’ai lu dans la presse, cette semaine, sous la signature de monsieur Axel Kahn, président d’université, engagé à gauche comme chacun le sait, son approbation sur le décret. )


Jean-Jacques Bourdin - Alors, alors, approbation ? Vous avez blêmi, me dites-vous ?

Axel Kahn - J’ai blêmi, absolument. Lorsque j’ai entendu ça, un président d’université, surtout dans la période actuelle, travaille comme une bête. Je me lève à 4 heures 30 tous les matins. Je suis à 6 heures 10 à l’université et je ne quitte jamais l’université avant 21 heures 30. Donc, je suis rentré chez moi à peu près à 21 heures 45. C’est le moment où le président de la République a dit cela. Je venais de m’asseoir et, je me rappelle, je suis devenu blême. Pour deux raisons. La première, honnêtement, ce n’était pas très correct, ce n’était pas très correct, comme ça, de me prendre à témoin et, de plus, c’était dangereux pour moi et imprudent pour lui. Dangereux pour moi parce que, aujourd’hui, on peut le regretter ou pas, mais c’est un fait, être considéré comme le garant du président de la République dans ce milieu universitaire, c’est la certitude de n’avoir plus aucune possibilité d’agir dans le monde universitaire. Et, d’ailleurs, dans la journée avant que je me démarque de ces déclarations, j’ai vu quelque chose de terrible : les gens me tournaient le dos ou bien me présentaient leurs condoléances, avoir l’air extraordinairement gênés. Je ne pouvais plus continuer, de toute façon, à diriger cette université même si, bien évidemment, je n’avais pas eu l’intention de réagir. Alors, j’ai eu l’intention de réagir parce que, je l’ai dit, je ne vais pas le répéter, mais, très profondément, je ne suis pas un homme riche mais j’ai une richesse importante et je crois que c’est celle dont je dis à mes enfants qu’elle est fondamentale, c’est que je tiens à ma réputation. J’ai mis des décennies à gagner cette réputation. On la perd en un après-midi. Je ne suis pas un Besson moyen, que les choses soient claires. Je ne suis pas Eric Besson. Je suis Axel Kahn. Et, par conséquent, on ne me prend pas en otage. Voilà.


[...] Une université, c’est quoi ? Je vais vous parler de la mienne. Elle est assez grosse, c’est une des plus grosses mais, enfin, il y en a quelques unes d’encore plus grosses. C’est, en tout, environ 5000 salariés. Des enseignants-chercheurs, il y en a 1900, qui sont dans tous les domaines. Je ne les connais pas tous, évidemment. Comment voulez-vous que je fasse le programme de travail des 1900 enseignants-chercheurs ? Ce n’est totalement pas possible. En revanche, ce qui est important, effectivement, c’est que l’on dise… Dans chacune des équipes, dans les facultés, vous savez, une université, c’est composé de plusieurs facultés : faculté de médecine, de pharmacie, de droit, de sciences humaines et sociales, de psychologie, etc, etc. Il y a toutes ces facultés chez moi, notamment. Que, dans ces facultés, les équipes, celles qui font de la recherche et de l’enseignement, sachent que elles doivent faire et de la recherche et de l’enseignement mais que ce n’est pas forcément le même homme qui, à un moment donné, au cours de sa carrière, agit de manière identique dans l’un ou l’autre de ces secteurs et que cette équipe pédagogique propose au président, au Conseil d’administration, que, pour tel ou tel collègue, il est jeune, il faut qu’il se consacre à ses recherches ou alors, il est plus âgé, il veut s’engager dans une voie pédagogique et que on module son service en fonction de cela et que, reconnaissant cela, même quand je n’ai pas beaucoup de recherche, on puisse reconnaître la qualité de sa pédagogie, de son engagement dans l’enseignement et le promouvoir sur cette base-là. C’est ça qu’il faut faire, qu’il faut dire et, d’ailleurs, j’avais demandé de le faire quand j’ai été élu président de mon université.



[...] Vous savez, on a raison de critiquer ce qui est critiquable. Cela étant dit, la recherche française reste au cinq ou sixième rang mondial. Vous voyez le nombre de notre population, elle reste au cinq ou sixième rang mondial. C’est vrai qu’elle a perdu, entre guillemets, « un peu de son rang » dans la hiérarchie mondiale mais c’est dû énormément aussi à la montée des pays émergents, comme la Chine… On en parlait. D’autre part, il y a des raisons structurelles. La multiplication des réformes en permanence. Quoiqu’on en dise, vraiment, quoiqu’on en dise, quand on regarde dans le détail ce qu’est le budget affecté à la Recherche, le budget affecté à la Recherche par l’Etat, je ne parle même pas des fonds privés, par l’Etat, est très inférieur, en France, par rapport à ce qu’il est en Angleterre et, surtout – en Angleterre, c’est plus compliqué – mais, surtout, en Suède, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suisse et aux Etats-Unis d’Amérique…


[...] C'est-à-dire qu’on prend du retard. Moi, j’ai, 35 ans, j’ai travaillé dans les laboratoires et je crois que personne ne peut dire que j’ai été un mauvais chercheur et que le laboratoire que j’ai dirigé était un mauvais laboratoire. Cela étant dit, quand on comparait les moyens dont nous disposions par rapport aux grands concurrents internationaux, souvent, on était atterré. On avait moins de personnels, on avait moins de beaux matériels, on avait beaucoup plus de difficulté à refaire nos locaux. Ca, que voulez-vous, pour quelqu’un qui a vécu 35 ans de sa vie dans ce milieu, et, je crois, assez héroïquement et, néanmoins, en faisant une recherche au plus haut niveau mondial, ce doit être dit et ce n’est pas ce qui apparaissait dans les déclarations du président. La déclaration du président, pour un homme qui, comme moi et comme les dizaines de milliers de collègues qui sont des chercheurs, a été jugée vraiment blessante, blessante. Vous savez, la recherche, ce n’est pas facile parce que c’est des hommes et des femmes, d’abord, qui travaillent beaucoup, contrairement à ce que l’on pense, qui travaillent vraiment beaucoup, beaucoup, et qui, toute leur vie, sont sous les projecteurs des yeux sans indulgence de leurs collègues. C’est, nerveusement, psychologiquement, épouvantable. Et, ces collègues, ils ont besoin, certes d’être stimulés, mais d’un peu de considération. Et, de toute façon, de toute façon, il y a, le niveau zéro de la gouvernance, c’est de dire aux gens qu’on veut réformer qu’on ne les aime pas et qu’on les méprise. Claude ALLEGRE a déjà fait le coup…[...]

 

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