Interview de Thomas Piketty dans Sud Ouest

Publié le par DA Créteil, etc...

Vous avez consacré une partie de vos recherches aux inégalités. Pensez-vous que l'explosion des très hauts revenus constatée ces dernières années ait joué un rôle dans le déclenchement de la crise ?

Thomas Piketty. Il est sûr que ce phénomène a eu des effets très néfastes en termes de cohésion sociale. Vous ne pouvez pas demander à la majorité de la population d'accepter la stagnation de son niveau de vie quand, dans le même temps, les dirigeants de grandes entreprises et certaines professions accumulent des revenus considérables tout en bénéficiant de mesures d'allégement fiscal. Au surplus, il semble bien que, dans le domaine bancaire au moins, le mode de rémunération des traders, basé sur les résultats à court terme, ait conduit beaucoup d'établissements à prendre des risques insensés.


La montée des inégalités de revenus est-elle une réalité vérifiable ?

Pour les États-Unis, c'est une certitude : depuis trente ans, le pouvoir d'achat du salaire médian a stagné, alors que la masse salariale a augmenté en dollars constants, tout simplement parce que les 10 % des rémunérations les plus élevées ont absorbé l'ensemble de la croissance ; la France semble avoir suivi ce mouvement avec un assez long décalage dans le temps. Mais les travaux menés par Camille Landais dans le cadre de l'École d'économie de Paris montrent qu'entre 1998 et 2007, le revenu moyen de 90 % des ménages français a peu évolué, alors qu'au sein des revenus les plus élevés, on observe des progressions moyennes de pouvoir d'achat supérieures à 40 %. C'est un phénomène radicalement nouveau, inconnu jusqu'à la fin des années 1990.


Comment ce phénomène s'explique-t-il ?

Il est dû pour une part à l'augmentation des revenus du patrimoine, concentré pour une large part dans les mains des ménages les plus favorisés. Ceux-ci ont bénéficié entre autres du haut niveau de dividendes versés par des entreprises cotées. Mais l'essentiel provient de la très forte augmentation des rémunérations des dirigeants et de certaines catégories professionnelles au sein des très grandes entreprises et des banques. La tendance à la concentration des entreprises, à la constitution de groupes de plus en plus démesurés est sans doute pour beaucoup dans cette évolution. Quand vous êtes cadre dirigeant dans une société qui emploie 10 000 personnes ou davantage, il devient très difficile de mesurer concrètement votre contribution à ses résultats, comme cela peut se faire dans de plus petites entreprises ou pour des fonctions réplicables. Dès lors, ces dirigeants et certaines catégories professionnelles profitent de la situation pour s'octroyer des revenus souvent exorbitants. Les actionnaires ont souvent du mal à avoir voix au chapitre, et quand ils l'ont, ils sont pris dans un engrenage implacable. Et les comités de rémunération créés en marge des conseils d'administration fonctionnent sur la base de la cooptation et souvent des services rendus mutuels. Mais la principale explication pour cette évolution est d'ordre fiscal : la baisse continue des taxes d'imposition applicables aux revenus les plus élevés a fortement incité les cadres dirigeants à se servir de plus en plus ouvertement dans la caisse.

[...] Pour lire la suite de cet entretien réalisé par Bernard Broustet dans le journal Sud Ouest, cliquez là.


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