"Préférer l'éthique à l'épique" - Manuel Valls

Publié le par DA Créteil, etc...

Je viens de prendre connaissance de ce texte écrit par Manuel Valls sur son blog et que vous pourrez retrouver en cliquant ici. Il y décrit Le Printemps des Libertés qui se déroule en ce moment au Zénith comme "une occasion ratée". Mon objectif n'est pas de trouver une caution pour débiner avec élégance un événement auquel je me suis sentie décidément peu associée. Le Printemps des Libertés m'importe peu en lui-même, pour tout dire et, franchement, réduire le texte de Manuel Valls à un énième avatar des guéguerres internes du PS serait pour le coup vraiment réducteur.

Cela dit, je trouve que le propos de Manuel Valls est très intéressant en ce qu'il invite à la réflexion et ne peut laisser indifférent. Il y aborde une question essentielle à mon avis : comment dénoncer l'exercice du pouvoir par Nicolas Sarkozy ?
Je l'avoue, j'ai une nette tendance à me transformer rapidement en anti-sarkozyste primaire, utilisant à son égard à peu près tous les vocables possibles et imaginables pour décrire ses penchants dictatoriaux. J'aurais, du coup, plutôt eu tendance à trouver salutaire l'initiative du PS de publier un livre sur ce sujet de "la République en danger".
Là où, à mon avis, Manuel Valls marque un point c'est quand il indique que
nos critiques "seront d'autant plus audibles qu'elles s'appuieront sur un projet global d'approfondissement de notre démocratie". En fait, nous ne pouvons nous contenter de dénoncer, ce qui nous pose immédiatement en "conservateurs", arc-boutés sur leurs acquis, ne cherchant pas améliorer ce qui peut et doit l'être. Il nous revient de proposer une réelle alternative, qui ne peut être un simple retour à la société d'avant. C'est bien d'un projet global de société radicalement nouveau dont nous avons besoin avant toute chose.
Je vous conseille vivement de lire ce texte : il le mérite, je crois !
Marianne



Le goût de l'épique n'est décidément pas mort en politique. Comme Danton face à l'ennemi, certains à gauche voudraient aujourd'hui, face à Sarkozy, proclamer « la République en danger ». Citoyens, citoyennes, formez les bataillons ! A l'horizon pointe à nouveau le moulin de Valmy...

              

Éditée début mars par Solfé Communications, la brochure sur la France en libertés surveillées sonne le tocsin et entend démontrer que « les droits collectifs et individuels sont un à un remis en cause » depuis mai 2007. Avec la virulence propre aux brûlots, elle s'attaque au bilan de la droite au pouvoir et dresse le constat d'un « terrible recul des libertés » au fil d'un long abécédaire (D comme Dénonciation, R comme Rafles...).

                

La violence du ton ne fait pas toujours, hélas, la force du propos. Comme bien des pamphlets, cet ouvrage part d'idées justes, s'échauffe sous l'effet de ses premières vérités, s'exalte page après page et finit par brouiller son message sous l'épaisseur du trait. Tâchons plutôt de garder la tête froide au risque de dégriser l'enthousiasme.

                

Bien entendu, nos critiques à l'égard de l'exercice du pouvoir par le Président de la République –  qu'il s'agisse de son omniprésence, de l'affaire Pérol ou de la désignation des responsables de l'audiovisuel public – doivent être inflexibles. Et elles seront d'autant plus audibles qu'elles s'appuieront sur un projet global d'approfondissement de notre démocratie.

               

Oui, nous, socialistes, devons dire que la loi pénale est devenue l'otage de l'émotion publique. Avec tous les membres de mon groupe, je l'ai souligné à la tribune de l'Assemblée nationale à l'occasion des discussions des lois sur la récidive et la rétention de sûreté.

             

Oui, nous devons proposer une autre politique de l'immigration, réaliste, maitrisée, basée sur des critères partagés par tous. Conduits par l’énergie de construire ailleurs une vie meilleure, les immigrés peuvent être une chance pour notre pays.  L’immigration n’est pas un fléau, la traque des sans-papiers et l’instrumentalisation politique de ce thème sont indignes et contraires à nos traditions.

                 

Oui, nous devons dénoncer les approches managériales des problèmes qui sacrifient la réflexion sur les fins au profit de l'efficacité des moyens. Lors de l'examen de la loi relative au travail législatif, j'ai combattu la conception selon laquelle le Parlement devrait être le rouage d'un engrenage chronométré.

               

Oui, enfin, nous devons refuser le faux choix entre la liberté et la sécurité. Et c'est même précisément parce que la droite échoue à rétablir cette sécurité dans les quartiers populaires que nous devons rappeler – sans honte et sans faiblesse – qu'elle est l'une des premières libertés des citoyens qui y vivent.

              

Tout cela constitue-t-il, pour autant, « un mouvement historique de régression des droits » et un projet concerté « d'étouffement systématique de tous les contre-pouvoirs » ? Ma réponse est non. Faut-il voir dans ces évolutions la manœuvre réfléchie et diabolique d'un Bonaparte en Ray-ban ? Ma réponse est encore non. Alors qu'il aurait pu placer des flèches bien acérées, l'ouvrage me paraît avoir raté sa cible en utilisant l'artillerie lourde.

            

La France en libertés surveillées illustre ainsi, de manière exemplaire, les difficultés de l'opposition à trouver le ton juste. Déboussolés par nos défaites consécutives aux élections nationales, certains responsables de notre parti cherchent encore leur cap entre le gauchisme infantile et l'anti-sarkozysme obsessionnel.

              

Du gauchisme, ce livre retient la vision complotiste et paranoïaque de l'Histoire. Une fois acceptée la prémisse selon laquelle l'adversaire est foncièrement mauvais et dangereux, tout s'enchaîne : ce qui semblait sans rapport – l'état des finances locales (lettre C) et l'interdiction du don du sang des homosexuels (lettre I) – s'intègre soudain dans un plan fantastique contre les libertés du peuple.

             

Quant à l'anti-sarkozysme, cet ouvrage renoue avec les meilleures pages des Inquiétantes ruptures de Monsieur Sarkozy publiées durant la campagne présidentielle. Faire de Sarkozy un démiurge capable d'ébranler, à lui seul, les institutions républicaines et les droits fondamentaux, c'est témoigner d'une répulsion qui confine à la fascination. En noircissant son portrait à l'excès, il grandit le personnage et donne le sentiment d'une réaction hystérique de la faiblesse devant la manifestation de la force.

                

A notre époque, les libertés individuelles sont menacées, hélas, par des dangers beaucoup plus pernicieux que par le retour de l'Usurpateur. Penser que « la société de surveillance » est ordonnée depuis un bureau du Palais de l'Elysée trahit une méconnaissance coupable de la complexité du phénomène.

                

Depuis les analyses de Foucault et Deleuze, la gauche devrait savoir que les mécanismes de contrôle ont aujourd'hui essaimé dans tout l'espace public et qu'ils fonctionnent avec la participation – pour ne pas dire la complicité – de tous. L'audimat des émissions de « télé réalité » comme le succès des « réseaux sociaux » sur internet en sont les preuves les plus récentes. Rétablir la dignité de la personne, révéler l'ordre dans la suggestion, lutter contre l'aliénation au virtuel, protéger la vie privée contre les moteurs de recherche... voilà des chantiers nouveaux et ambitieux pour la gauche du 21ème siècle !

                  

Redonner du sens à l'action publique et une pertinence au clivage politique est le défi de la postmodernité. Nous n'y parviendrons pas en nous réfugiant dans les postures du passé. Nous ne le pourrons qu'en préférant la rigueur éthique au style épique. Clin d'oeil au « Printemps des peuples » de 1848, le « Printemps des libertés » organisé au Zénith est, à cet égard, une occasion ratée. Accoler des grandes causes à des phénomènes naturels tient désormais du kitsch en Europe occidentale. Le PS témoignera aussi de sa vitalité retrouvée lorsqu'il rendra son innocence au cycle des saisons...

Publié dans Rénover et Inventer !

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