Extraits de propos de Ségolène Royal sur l'Afrique

Publié le par DA Créteil, etc...

Femme debout, François Degois, Denoël, février 2009, p.141-146


" Françoise Degois : La négresse blanche, c’est une définition qui vous convient ?

Ségolène Royal : Oui. Je suis bien en Afrique. Je me sens africaine. Je n’ai aucun souvenir du Sénégal où je suis née et où j’ai vécu jusqu’à l’âge de deux ans. Aucun souvenir conscient bien sûr, mais tout est imprimé, je pense, la chaleur, les odeurs surtout, la douceur, les voix. Je me sens chez moi, en Afrique. Je me souviens que lorsque nous y sommes allés, pendant la primaire, en septembre 2006, j’ai retrouvé les odeurs. Rien ne me gênait, pas même la viande couverte de mouches dans le petit marché de Dakar…


Françoise Degois : Ah oui, je m’en souviens de ce petit marché. Nous pataugions dans la boue et dans la moiteur. Trente-cinq degrés, de la boue et des mouches. Toutes les trois heures, notre ami de RFI, Florent Guignard, devait courir faire un sujet. Ilana aussi pour France Info. On s’installait comme on pouvait. Sous le préau de votre école. Et même dans le cimetière quand le marabout a invoqué les esprits pour vous. Vous vous en souvenez ?

Ségolène Royal : Parfaitement, c’était avant ma rencontre avec le président Wade. C’était totalement surréaliste, cet homme avec sa peau de léopard, ses gris-gris, qui invoquait les esprits pour ma victoire. Ça a marché pour la primaire, un peu moins pour la présidentielle. Le marabout de Sarko devait être plus fort (rires)…

(…)


Françoise Degois : En tout cas, en Afrique, dans la boue, dans la savane, dans le petit marché avec les grosses mouches, vous étiez comme un poisson dans l’eau, en sandalettes. Et Jeff Wittenberg, de France 2, se demandait toujours : "Mais comment c’est possible, elle ne transpire pas. Pas une goutte de sueur !"

Ségolène Royal : Ça c’est le grand mystère, hein ? J’ai de la chance, c’est tout. Mais oui, j’ai ce lien viscéral à l’Afrique. Dès que j’y pose un pied, je sens vraiment du bien-être en moi. Le corps qui doit se remettre à la bonne température… Ce voyage était fort pour moi. J’ai rencontré une mère qui avait perdu son fils, essayant de s’enfuir pour l’Europe sur une embarcation de fortune. J’ai aimé ce moment avec cette femme, même s’il y avait trop de caméras. Je l’ai serrée dans mes bras. Je voulais lui transmettre de la force et peut-être aussi en prendre. Je ne sais pas, mais en Afrique je sens que les esprits nous protègent. Vous comprenez ce que je veux dire ? Les forces de la vie, de la nature, elles sont là, on les sent. Elles nous protègent. Je pense souvent à l’Afrique. À titre personnel et à titre politique. Je crois au codéveloppement harmonieux, pour ne plus voir cette maman perdre son enfant parce qu’il veut fuir la misère. Je crois aussi beaucoup à la coopération euroméditerranéenne. La garantie de la paix et de la sécurité de l’Europe au nord de la Méditerranée est plus que jamais liée au développement des pays au sud et à l’est de la Méditerranée. Mais en aucun cas, je le dis bien en aucun, basé sur le libre-échange. Encore ce codéveloppement où chaque partenaire se respecte. Par des investissements dans les pays du Sud, un recyclage de la dette, des échanges sociaux aussi et naturellement culturels. Je suis allée au Maroc, il y a quelques semaines. À Oujda. Là encore, l’Afrique du Nord bouge, cherche ses solutions, il faut l’aider à les trouver. Nous avons une dette morale à l’égard du Maghreb et nous avons surtout le devoir de faire le lien, pour ces générations d’enfants d’immigrés qui attendent eux aussi, dans les quartiers, la concrétisation de cette France métissée qui a été l’une des valeurs les plus fortes de ma campagne. Je le dis, tout se tient vraiment. La France métissée, c’est la France d’aujourd’hui. Et elle n’apparaît quasiment pas sur les écrans radars. Je veux dire par là que la représentation nationale, par exemple, est d’une indigence crasse dans ce domaine."

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